Éditorial du numéro 88 du journal (Ligne de front) – Mai 2026

Ce que le pouvoir ne comprend pas, c’est que la grande masse des manifestants est composée de ces mêmes personnes qui, jusqu’à hier encore, étaient sous l’emprise des illusions promues par le régime, lui attribuant la « libération » et la restauration de leur dignité. Mais la réalité matérielle quotidienne de la vie des gens, dans ses moments de crise, est plus forte que les illusions idéologiques propagées par le régime, ses cheikhs et ses appareils médiatiques. Le peuple réalise, à travers son vécu, que le régime est responsable de la misère qu’il endure et de l’enfer quotidien dont il ne voit aucune issue.
Cependant, ces protestations populaires n’ont pas encore atteint la maturité nécessaire, tant au niveau de la conscience que de l’organisation, pour constituer une menace sérieuse pour le régime et ses politiques sauvages. Ce sont des protestations à caractère revendicatif, manquant d’une direction politique ferme capable de les lier, d’en généraliser les leçons et de les organiser selon une perspective stratégique pour faire face à un pouvoir de répression, de massacres, de pillage et de trahison envers la souveraineté et l’indépendance du pays. La plupart des forces politiques d’opposition se tiennent à l’écart — ou sont incapables — de s’ancrer dans les luttes revendicatives des gens, les survolant avec un discours politique élitiste déconnecté de la réalité, s’adressant au régime lui-même pour lui demander des réformes, ou à la soi-disant « communauté internationale » pour implorer son intervention.
En l’état, la Syrie manque jusqu’à présent d’une opposition démocratique et de gauche forte, organisée et crédible, enracinée dans les luttes des masses et non isolée d’elles. C’est pourquoi, dans la lutte des classes en cours, les masses syriennes se retrouvent seules face à la brutalité du régime thermidorien, dont le seul souci est le pillage effréné des richesses du pays et des ressources du peuple, et la monopolisation du pouvoir à son seul profit.
Les forces d’opposition démocratiques et de gauche, malgré leur croissance, sont faibles et confuses. Nous devons admettre que les plus radicales d’entre elles restent d’une influence limitée malgré leur activité quotidienne, tandis que la plupart des coalitions d’opposition connues — anciennes comme nouvelles — censées regrouper des dizaines de partis et d’organisations, n’ont aucun impact significatif. Elles ont choisi des mécanismes de travail qui paralysent toute activité et sont tombées dans des pièges politiques et des erreurs de jugement — voire des fautes graves — qui les ont privées de toute capacité d’action oppositionnelle sérieuse. Elles justifient cela en ressassant l’idée d’adhérer à la résolution 2254, qui réclame, dans le contexte de l’ancien régime, des négociations et un consensus entre le régime et l’opposition.
Cette position signifie concrètement aujourd’hui une attitude passive et attentiste, dans l’espoir vain que le pouvoir les appelle un jour à négocier, ou dans le rêve que les grandes puissances l’imposent. C’est une illusion dont la fausseté est démontrée depuis des décennies. Ces coalitions sont devenues de simples étiquettes plutôt que des cadres organisés d’action commune, prisonnières de mécanismes bureaucratiques étroits qui les paralysent, se transformant en plateformes pour des déclarations fades sans aucune utilité. Pour sortir de cette impuissance, il faut tirer les leçons du passé pour construire des alliances sérieuses, efficaces et fortes.
D’autre part, l’Administration autonome a subi un coup fatal à la suite d’un accord impérialiste au début de l’année, suivi d’une attaque des hordes du régime sur ses territoires, créant une nouvelle situation où le rapport de force a basculé en interne au profit du régime et de la contre-révolution. L’Administration autonome dans le nord-est de la Syrie constituait un centre de gravité fondamental pour la lutte démocratique et sociale de tous les Syriens, et pour la cause du peuple kurde en Syrie.
Le recul de l’Administration autonome ne résulte pas uniquement d’un accord impérialiste, mais aussi de causes internes. Malgré les conditions de guerre et de destruction, l’Administration a largement échoué à convaincre une partie importante des Syriens qu’elle représentait un modèle attractif, malgré sa supériorité politique et sociale sur toutes les autres situations existantes en Syrie.
Elle a également souffert de bureaucratie, d’une faible participation populaire et politique, et de corruption. Au cours des dernières années, elle a commis des erreurs stratégiques majeures et des choix inappropriés, comme l’illusion d’une « alliance » avec les États-Unis et l’Occident, prenant des décisions en fonction de développements extérieurs plutôt qu’en fonction des intérêts et des luttes du peuple en Syrie. De plus, la signature d’accords avec le régime thermidorien a affaibli ses capacités militaires et politiques jusqu’à la désintégration, bien que l’Administration ait annoncé à chaque fois que le régime l’avait trahie et avait rompu ses promesses.
L’entraînement des forces politiques kurdes et arabes dans la farce des élections du soi-disant « Conseil du peuple », contrôlé par le régime, et la lutte pour des miettes de sièges sans valeur réelle, aggrave le préjudice causé à la cause kurde et à la cause de la démocratie en Syrie. Le régime, avec un soutien impérialiste-turc, travaille à démanteler l’Administration autonome sous le faux prétexte d’une « intégration démocratique », alors qu’il s’agit en réalité d’une « absorption antidémocratique » d’un pilier fondamental de la lutte démocratique et sociale en Syrie.
Il incombe aux forces démocratiques et de gauche conscientes de ces dangers d’y faire face ; car si la situation persiste, ces forces subiront une perte dévastatrice et perdront un point d’ancrage fondamental dans leur lutte pour la démocratie et la justice sociale. Le peuple kurde perdra également beaucoup de ses droits nationaux conquis au prix de grands sacrifices.
Nous tendons la main à toutes les forces politiques kurdes conscientes de cela — et elles sont nombreuses — et à toutes les forces démocratiques et de gauche syriennes en général, désireuses de faire face à cette dégradation générale des conditions des masses syriennes à tous les niveaux, de s’opposer au régime thermidorien et à ses politiques sauvages, et de porter les revendications de tous les opprimés vers une action commune. Nous appelons à une nouvelle stratégie et à de nouveaux mécanismes mobilisant toutes les énergies des forces démocratiques et de gauche syriennes au sein d’un « Front uni » pour une action commune, engagé dans le mouvement populaire, social et politique, pour une Syrie qui reconnaît les droits nationaux de ses peuples et le pluralisme, basée sur la justice sociale, la souveraineté et l’indépendance du pays au sein d’une république démocratique et décentralisée.
La situation actuelle confirme que toutes les composantes de la société syrienne — qu’elles soient nationales, ethniques ou religieuses — et les classes populaires ont un besoin urgent d’une direction politique ferme, dotée d’une stratégie claire, travaillant avec les gens, menant la lutte des Syriens et des Syriennes pour un avenir meilleur, affrontant le régime des massacres et se dressant contre l’obscurantisme, le racisme et le fascisme qui pointent leur nez et menacent tout le monde.
Courant de la Gauche Révolutionnaire
Mai 2026



