
Le corps comme arène politique
Le corps de la femme n’est pas un espace privé neutre ; il est toujours un sujet d’organisation politique et de lutte pour l’hégémonie. Partout où un régime politique redessine les frontières de son pouvoir, la femme se retrouve au cœur d’une bataille qu’elle n’a pas choisie. Pour comprendre le contexte syrien dans sa phase actuelle, nous empruntons le concept de « Thermidor » — cette phase où la révolution est avortée dans l’œuf et où les ressources sont redistribuées au profit de nouvelles alliances conservatrices, tout en conservant une mince couche de discours libérateur. Le Thermidor se consolide en reproduisant les anciennes injustices et en utilisant le corps féminin comme symbole de l’honneur collectif et comme monnaie d’échange. Ce qui se passe aujourd’hui en Syrie appelle ce cadre analytique. Le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la violence manifeste, mais à travers un système de pratiques discursives, institutionnelles et juridiques qui reproduisent la hiérarchie de genre selon des méthodes présentées comme « naturelles » ou
« religieusement légitimes ».
Géographie de l’enlèvement : Du crime à la stratégie
Classifier les incidents d’enlèvement de femmes comme un simple chaos sécuritaire est une erreur politiquement confortable, car elle dégage l’autorité de sa responsabilité et renvoie la question à la catégorie du « crime » traitable. Cependant, les schémas de ciblage géographique et confessionnel, la fréquence des incidents et l’absence de poursuites judiciaires — tout indique une conception systématique. La géographie révèle un modèle significatif : les femmes de la côte et de Homs ont été ciblées en premier en tant que représentantes des communautés ayant perdu le pari politique, puis le cercle s’est élargi pour inclure Damas et Alep. Cette expansion graduelle est connue dans la littérature des régimes autoritaires : commencer par les groupes marginalisés pour tester les réactions, puis s’étendre une fois que le silence a instauré un état d’impunité. Cette violence est orientée vers les classes : les femmes enlevées ou réprimées dans l’espace public appartiennent souvent aux classes pauvres et marginalisées qui ne possèdent aucun moyen de protection ou d’influence. Le Thermidor travaille ici à reproduire le chômage féminin pour forcer les femmes à retourner sous la dépendance économique absolue de l’homme, permettant à l’autorité de diriger la société comme un « troupeau » appauvri et docile.
Le piège confessionnel et la dynamique du silence
Présenter l’enlèvement des femmes des minorités comme un « châtiment historique » ne vise pas seulement les victimes ; cela corrompt les normes de solidarité sociale chez les autres groupes. Les sociétés qui se taisent sur la violation des femmes de « l’autre » se retrouvent plus tard incapables de défendre leurs propres femmes. Les régimes autoritaires s’efforcent de redéfinir la réalité en diffusant des récits alternatifs qui propagent le silence et punissent la contestation, comme dans les cas de May Salloum, Mira Thabet et maintenant Batoul Alloush. En Syrie, les médias liés au pouvoir ont exploité les fractures confessionnelles pour disperser la solidarité, produisant un public qui voit sans témoigner.
« Maison des Sœurs » — Le Goulag comme outil d’ingénierie sociale
L’existence d’installations détenant des femmes sous des bannières religieuses, notamment la « Maison des Sœurs », est l’un des indicateurs les plus importants de la réingénierie de la société. S’il s’avère que des institutions missionnaires liées à l’autorité les gèrent, et que leur fonction est de reprogrammer les détenues pour les préparer au mariage forcé avec des membres de factions — cela représente un cas d’école de l’institution disciplinaire qui ne fonctionne pas par la punition explicite mais par la « normalisation » de l’identité. Le danger le plus grave n’est pas la dureté des conditions mais la fonction structurelle : dépouiller les femmes de leurs réseaux de soutien, les séparer de la famille et de la société, et les réinsérer dans un système de subordination. C’est ce qu’on peut appeler « l’institution totale » — des espaces qui remodèlent le soi par un contrôle total du temps, du lieu et des relations. Ces mêmes modèles sont apparus pendant la période de contrôle de Daech. La persistance de ces institutions confirme que le Thermidor vole tous les acquis civils et libérateurs des femmes et de la société.
L’espace public et la redistribution du chômage
Quand la rue devient une « zone à haut risque » pour les femmes, que les filles se retirent des universités par peur de l’enlèvement et que des codes vestimentaires sont imposés sous peine de violence — nous sommes face à une redistribution systématique de l’espace public. L’autorité n’a pas besoin de bannir les femmes par des décrets officiels ; il lui suffit de générer un climat de terreur qui rend le « choix » volontaire du retrait rationnel. Le résultat est l’éviction des femmes des institutions éducatives, économiques et politiques, mais sans trace légale condamnable. L’espace public vidé des femmes offre des « espaces » pour absorber les membres des factions armées dans l’économie informelle. L’exclusion des femmes du marché du travail redistribue les ressources au profit d’alliances spécifiques et consacre une dépendance économique qui remodèle les rapports de force au sein de la famille. Ainsi, la « redistribution du chômage » sert à créer une « armée de réserve » d’hommes loyaux au pouvoir et transforme la famille en une unité de soumission économique absolue à l’homme combattant, renforçant simultanément le capitalisme et la société patriarcale.
La justice comme machine d’hégémonie
L’indicateur le plus aigu vient peut-être des jugements judiciaires. Quand les victimes de viol sont jugées pour des accusations morales au lieu des agresseurs, comme dans le cas de l’enfant Zeinab Saddam ou de la défunte Heba Mawed, ce n’est pas un défaut de justice mais une révélation de sa véritable logique. Le « Tribunal de la Charia », lorsqu’il interroge un père sur sa confession avant d’examiner sa plainte, n’applique pas la religion mais pratique la classification confessionnelle. Quand on juge la victime au lieu du violeur, la loi envoie un message clair : les plaintes des victimes seront utilisées contre elles. L’effet le plus profond est ce qu’on appelle la « terreur législative » : quand les femmes savent que le recours à la justice peut les exposer à des accusations supplémentaires, les plaintes disparaissent et ce silence est présenté comme une preuve de l’absence de crime.
Le Thermidor syrien et la continuité structurelle
En comparant les phases d’Assad et de Jolani, un modèle commun émerge : les deux gèrent la société par la peur sexuelle comme outil de production de la conformité. De même que le régime d’Assad a utilisé le viol comme outil politique direct dans les centres de détention, l’autorité actuelle des factions investit dans la peur de l’enlèvement pour garantir la loyauté du combattant en lui « accordant » une autorité sur l’espace des femmes. Alors que le régime d’Assad avait « nationalisé » la violence sexuelle (monopole des services de renseignement), l’autorité thermidorienne d’HTS « privatise » cette violence ; en accordant au combattant individuel ou à la faction le droit de s’approprier l’espace public et d’enlever des femmes, créant un « capitalisme de la violence » auquel participe la « poussière humaine » (le bas de l’échelle sociale fidèle au nouveau pouvoir). Cette continuité réfute les récits d’une transition qualitative. L’indicateur révélateur n’est pas le discours mais la pratique : Qui a le droit de punir ? Qui jouit de l’immunité ? Et comment le corps de la femme est-il traité ?
Conclusion
Si l’exclusion de la femme de l’espace public est un processus systématique, la reconquête de cet espace devient une bataille politique centrale. Cela nécessite d’abord de briser les récits qui normalisent la violence sexuelle et de la renommer : un crime politique visant l’espace social tout entier. Cela nécessite ensuite de construire des solidarités trans-confessionnelles. À tous ceux qui pensent protéger leur foyer par leur silence : vous vivez une illusion. La bataille aujourd’hui est de reconquérir « l’espace public ». Soit nous brisons les murs de la « Maison des Sœurs », soit nous attendons tous notre tour dans le « grand camp de détention » qui se construit sur les ruines de nos rêves de liberté.
Le Comité de Rédaction
