
À un moment où la Syrie semble, formellement, émerger d’une phase de conflit pour plonger dans une autre, la situation dans la région côtière révèle que les racines de la crise n’ont pas été extirpées, mais plutôt remodelées sous une forme plus fragile et dangereuse. Là, la peur existentielle croise l’incitation confessionnelle, toutes deux se nourrissant d’un héritage de violence non résolu et d’une réalité socio-économique qui pousse à une désintégration accrue.
Après les massacres de 2025 dans la région côtière et à Soueïda, la peur n’est plus seulement un sentiment ou de la propagande — c’est une expérience vécue. Des milliers de victimes, des familles déplacées et des mutations démographiques au sein d’un environnement sécuritaire de non-droit ont ancré un profond sentiment de vulnérabilité, particulièrement chez les Alaouites, qui se sont soudainement retrouvés exposés à des vagues d’extrémisme religieux et à un discours de haine encouragé par l’autorité thermidorienne. Cela se déroule dans un contexte d’absence de protection réelle et de complicité évidente dans l’attisement et l’exploitation politique de l’incitation. Ce basculement n’a ouvert aucun horizon pour une justice transitionnelle ; au contraire, il a libéré des dynamiques vengeresses au sein de la base du régime — parmi la populace — cherchant une cible facile : toute une communauté présentée à ce public dégradé comme l’« ennemi intérieur ».
Dans ce contexte, les fuites liées à la prison de Saydnaya et à l’hôpital militaire de Tishreen ont joué un rôle central dans l’amplification des récits de trahison et de takfir (excommunication) contre les Alaouites. Au lieu d’être utilisés comme point d’entrée pour demander des comptes à l’ancien système de répression et à ses structures, ces documents ont été diffusés au sein d’un discours émotionnel et enragé qui réduit la responsabilité à l’identité confessionnelle et transforme les victimes en coupables collectifs. La question n’est plus : qui a commis les crimes ? Mais plutôt : qui appartient au groupe présumé responsable ?
Le danger de cette trajectoire ne s’arrête pas à la constitution d’une menace directe contre les Alaouites ; il représente également une insulte à la mémoire des victimes et de leurs familles, en effaçant la vérité individuelle de chaque crime pour en faire un outil de mobilisation contre un large segment de la population — les Alaouites où qu’ils soient. En ce sens, ce n’est pas seulement une généralisation qui s’opère, mais aussi un évidement de la demande même de justice, remplacée par un récit qui sert le repositionnement de l’autorité au pouvoir, laquelle n’a pas hésité à forger des relations et des alliances avec des figures et des criminels de la phase précédente. Ici, la justice et la reddition de comptes ne sont plus l’objectif, mais des instruments ; le passé devient un matériau pour reproduire le contrôle par de nouveaux mécanismes de répression et de domination, plutôt que pour le démanteler.
Ce glissement de la responsabilité vers la généralisation n’est pas fortuit ; il reflète une convergence d’intérêts entre plusieurs forces : une autorité thermidorienne cherchant à consolider sa domination sur la société et à gérer le comportement de sa base ; des forces d’opposition incapables de présenter un projet politique unifié et résistant ; et des groupes armés confessionnels et des seigneurs de guerre alignés sur l’autorité, qui trouvent dans le discours confessionnel un outil efficace de mobilisation. Au sein de cette convergence, la division sociale est reproduite en tant que structure politique et sociale, et non simplement comme un sous-produit du conflit.
Ce qui exacerbe davantage cette dynamique est la dimension matérielle. La Syrie d’aujourd’hui — et le littoral en particulier — n’est pas seulement un espace de peur et d’intimidation, mais aussi celui d’un déclin économique aigu affectant de larges segments de la population, toutes appartenances confondues : chômage en hausse, déclin des services et réduction des opportunités. Pourtant, cette détérioration n’est pas répartie de manière neutre ; elle croise les lignes de fracture confessionnelles, redirigeant la colère publique vers « l’autre » au lieu des structures responsables de sa production. Ici, la répression économique et l’incitation confessionnelle convergent pour former un cycle fermé de violence symbolique et matérielle.
L’aspect le plus dangereux de ce moment est que la peur elle-même devient un instrument d’organisation politique et sociale, au sein d’une structure où le conflit est remodelé selon des lignes confessionnelles qui servent la reproduction de l’autorité et la consolidation de sa domination. Lorsqu’un groupe est poussé par la peur de l’extermination, il se replie et perd confiance en tout horizon partagé ; lorsqu’un autre groupe est diabolisé comme collectivement responsable, la violence à son égard devient justifiable. Entre ces deux pôles, le contenu social et de classe de la lutte est vidé et redirigé de manière à maintenir les rapports de domination existants.
Briser ce cycle ne passe pas par des appels génériques à la réconciliation ou au calme, mais par la redirection du conflit vers son niveau réel : une lutte pour le pouvoir, sur la forme de l’État et sur la répartition des richesses et des ressources. La justice n’est pas ici un slogan moral mais une condition politique ; elle ne peut être réalisée par une punition collective, mais par une reddition de comptes individuelle claire ciblant ceux réellement impliqués dans les crimes, quels que soient leurs postes ou leurs affiliations.
Aujourd’hui, le littoral syrien se trouve à un carrefour décisif : soit l’enracinement de la division confessionnelle et ethnique comme réalité permanente, soit l’ouverture d’un nouvel horizon politique qui transcende la logique de l’« ennemi intérieur » et des identités communautaires fermées, et reconnecte la justice avec la libération plutôt que l’identité avec la punition. Dans cette équation, la victime et le bourreau ne peuvent être assimilés. L’impératif est clair : se tenir aux côtés des victimes de la violence passée et présente, et contre tous ceux qui ont reproduit les conditions du crime — peu importe où ils se situent.
Préparé par le comité de rédaction de Frontline.


